Pourquoi j’ai quitté le salariat (on verra pour combien de temps) — #2 : les petites humiliations et le règne de l’absurdité

Lors d’une réunion, une personne qui avait un ascendant hiérarchique sur nous avait fait des remarques assez désobligeantes sur un de mes collègues, en sa présence. Je me suis sentie très mal sur le coup, et me demandais comment il pouvait encaisser cela. En sortant de la réunion, je lui dis mon soutien, que ces propos à son égard n’étaient pas respectueux et qu’il n’était pas obligé d’accepter cela, que je dirais ma façon de penser à l’auteur de ces propos. Et mon malheureux collègue me répond : « Mais non non, ça va, je ne me suis pas senti attaqué, il avait sans doute raison ».
A la même période, j’œuvrais avec bonheur à essayer de démêler un processus qui me paraissait absurde et compliqué, qui n’avait pas lieu d’exister sous cette forme. Ce n’était pas ma mission officielle mais je n’y peux rien, c’est toujours mon dada de détecter les aberrations et de vouloir rendre la vie plus simple et plus intéressante à mes collègues. Nous commencions à aboutir à une solution raisonnable et acceptée par les acteurs de ce processus. Or, sans me concerter, une personne située plus haut dans la hiérarchie nous convoque tous pour discuter de ce point. Il savait que je travaillais sur le sujet mais n’a même pas pris la peine de me consulter avant de nous réunir tous. En séance, il cherche à faire émerger une solution sans se rendre compte qu’il posait toutes les questions que j’avais déjà posées et s’asseyait complètement sur mon travail, auquel toutes les personnes autour de la table avaient participé et consenti. Avec son ascendant hiérarchique, il nous ressort une solution à côté de la plaque à laquelle tout le monde se range car elle vient de lui et qu’elle change moins les habitudes (mais reste toujours aussi absurde !), niant ainsi mes efforts. Je me lève et quitte la réunion les larmes aux yeux, prétextant que mon train n’allait pas m’attendre pour rentrer dans ma banlieue lointaine.
Ces épisodes me viennent en tête parce qu’ils sont les derniers d’une longue série au cours des neuf années passées dans cet environnement de travail. Je précise cela pour que personne ne se sente visé individuellement.
J’ai toujours eu l’impression de voir la solution avant les autres, d’être la seule à vouloir révolutionner les usages pas simplement pour le challenge intellectuel, mais parce que je ne supportais pas que nous faisions et refaisions toujours les mêmes tâches abrutissantes plutôt que de prendre de la hauteur et avoir des fonctions plus épanouissantes dans l’organisation. Je me suis très souvent heurtée à l’incompréhension dans cette démarche : pourquoi vouloir changer puisque nous avions toujours fait comme cela ? Et pourquoi admettre que ce comportement n’est pas acceptable puisqu’il vient d’un supérieur hiérarchique et que bon, bah, c’est comme ça ?
A force de voir mes tentatives sans arrêt annulées, mal comprises ou simplement jamais prises en compte, j’ai fini par me demander si on m’en voulait, si je n’étais jamais à la bonne place, si je parlais chinois, si je ne savais pas y faire pour fédérer autour de mes idées ou simplement si tout ça ne servait pas à rien, si je n’étais pas simplement folle, beaucoup trop exigeante. J’ai essayé très souvent de me taire, de rentrer dans les cases, mais ma nature finissait toujours par me rattraper.
Alors, j’ai baissé les bras : je dois sûrement être trop indépendante pour supporter le poids d’une organisation, pour devoir attendre que 50 personnes soient d’accord pour changer une manière de faire ou valider une idée. Je dois être trop sensible pour supporter les petites humiliations quotidiennes que mes collègues semblaient supporter sans trop en souffrir.
Où j’en suis aujourd’hui ? Ces années d’« oppression » m’ont épuisée psychologiquement. Je me sens incapable de retourner dans ce type de structure, et pourtant un immense sentiment de gâchis ne me quitte pas. Je fais parfois des rêves dans lesquels je mets en scène ma frustration professionnelle : un de mes anciens responsables expose ses idées dans une réunion, je n’y crois pas un instant et je le grommelle dans ma barbe à l’intention de mes collègues voisins.
Je commence à détenir des clés de mon fonctionnement particulier, je comprends combien ce n’était pas possible !
Je rêve de trouver un environnement qui permette à mon cerveau bouillonnant de s’éclater. Vous en connaissez ?